La Toussaint de Pierre Bergounioux, une esthétique du souvenir

par Marc-Antoine Faure

L’enfance et le temps ; la mémoire retrouvée, conservée, cultivée et finalement mise sur papier – aboutissement mais peut-être également condition nécessaire à ce qui précède – sont les thématiques qui portent l’œuvre de Pierre Bergounioux depuis plusieurs décennies. Une œuvre riche de plus de soixante ouvrages, dont les aujourd’hui mythiques Carnets de notes ou encore Catherine, où l’auteur s’interroge sur le temps qui passe, le rapport au lieu et à la famille.

Nous nous intéresserons ici à un ouvrage : La Toussaint. Le format de l’article nous y oblige, mais également car on y retrouve une synthèse intéressante du projet littéraire de l’auteur et une porte d’entrée accessible et efficace dans l’œuvre.

Pierre Bergounioux est une figure des lettres françaises de ces dernières décennies. Publié chez Gallimard et Verdier, il a su imposer son style, travaillé – « alambiqué » à certains égards – et chargé d’impressions, de sensibilité, d’émotions. Dans La Toussaint publié en 1994, ce style s’exprime sous la forme d’opposition clair/sombre, dans les jeux de lumière, la mise en dialogue et en comparaison des personnages. À partir de Catherine (1984), et ici avec La Toussaint, Pierre Bergounioux se fait littérateur des siens, des ombres de Corrèze, d’une certaine précarité économique et « intellectuelle » – au sens académique et institutionnel du terme – de la « liqueur noire » héritée d’une lignée qu’il nomme avec résignation et acrimonie les « petits noirots », encaissés dans une cuvette noire et marécageuse. Une journée de Toussaint dans la France d’après-guerre, celle qui obsédait tant les quadragénaires des années 1990, la famille va fleurir la tombe du grand-père. Un grand-père maternel qui n’est pas de cette lignée de « maigrillots » aux yeux noirs, des êtres de bile noire, celle de son père. Un être svelte et distingué qui provoque une admiration amère chez l’auteur, se mettant en scène lui aussi dans l’agitation des maigrillots nocturnes autour de cet homme solaire. Une longue fresque se déroule sous nos yeux, au rythme des parties de pêche, des soirs d’été, des sombres vallons caillouteux, des repas chez une grand-mère ex-beauté de sous-préfecture.

Des souvenirs engloutis, une enfance silencieuse sous une chape d’obscurité et d’angoisse, de lumineuses réflexions sur le rapport à la terre viennent se mélanger dans un style fort bien construit. Retour incessant du champ lexical de l’obscurité, de paysages angoissants, de questions sans réponses. Les générations qui naquirent du début du XXème siècle et de la Première Guerre mondiale firent le pari de l’avant-garde, d’une rupture avec le classicisme. Chez Pierre Bergounioux, dans la lignée d’une stylistique structuraliste d’après-guerre, et peut-être aussi du fait d’un état différent du siècle, si tumultueux politiquement et artistiquement – sans chercher à savoir ici lequel est conséquence de l’autre – le lecteur fait l’expérience d’un style aux mots justes, aux réussites stylistiques robustes et s’offre une lecture qui se doit d’être attentive et patiente. On pensera par ailleurs, et naturellement, à Pierre Michon, l’auteur des Vies minuscules et des Onze, dans cette ambition littéraire nouvelle : transmettre le souvenir, l’histoire des siens écartés des grands romans et renouvelée par l’expérience d’un style qui côtoie avec grâce la poétique.

 

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