Angelo Rinaldi, effacer la mer

par Julian Mattei

Longtemps, il a été de ceux – peu nombreux – qui ont fait trembler le petit monde de l’édition.
Un homme discret, à l’écriture pour le moins acerbe, qui a balayé d’un coup de plume à peu près tous les grands noms de la littérature du XXe siècle. On en conviendra, le portrait dressé par la vox populi n’a a priori rien de réjouissant. D’aucuns cultivent d’ailleurs à l’égard du lettré corse cette forme de crainte hagarde souvent empreinte, toutefois, d’un profond respect qu’impose nécessairement le parcours de l’homme.

Angelo Rinaldi naît à Bastia, en juin 1940, « d’une famille de paysans venus en ville pour travailler », comme il se plaît à se définir lui-même. Son père, militant communiste, a été résistant pendant la guerre. Sa mère, qui puise ses origines familiales à Pianellu, avait en gérance le Claridge bar, sur la traverse. Le berceau d’Angelo Rinaldi. Ceux qui le connaissent à cette époque gardent le souvenir d’un adolescent avenant, mais conservant toujours une distance entre la confession et l’apparence. Il passe son enfance dans les quartiers populaires de Bastia, entre la rue de l’Opéra et la fontaine d’Alzetu. Un environnement qui va devenir très vite irrespirable pour Angelo Rinaldi.
Après de brillantes années au Vieux lycée, où il a déjà la réputation d’être un jeune prometteur, une porte s’ouvre à lui. Il entre à Nice-Matin, où de 1965 à 1969 il sera chronique judiciaire. Comprenez : les faits divers, du chien écrasé aux affaires crapuleuses. Ses armes faites dans les palais de justice de l’île, il monte dans la capitale, entre à Paris-Jour, et s’impose entre-temps comme romancier. Après avoir essuyé les refus des éditeurs, La loge du gouverneur parait en 1969, couronné par le prix Fénéon. Puis, deux ans plus tard, La maison des Atlantes décroche le Femina qui le sort irrémédiablement de l’anonymat.

Pour ses débuts en littérature, Rinaldi accumule les éloges. Il n’en oublie pas pour autant le journalisme, qui le fait vivre. Pourtant, à cette époque, on se demande déjà s’il n’est pas un écrivain forcé d’écrire des articles… Il quitte Paris-Jour pour faire de la réécriture à Paris-Match, et entre par hasard à L’Express, en 1972. Françoise Giroud et Jean-François Revel, figures emblématiques de l’hebdomadaire, le prennent sous leur aile. Il est embauché. Et décroche sa fameuse chronique littéraire en février 1976. Elle l’installe dans le paysage des lettres. Sa réputation commence.

Si Angelo Rinaldi devient le spécialiste redouté de l’éreintement, ce n’est pas à cause de sa ceinture noire de judo… Il sévit et balaie chaque jeudi d’un coup de plume les grands noms de la littérature du XXe siècle. S’attaquant à toutes les têtes de gondole, il taille en pièces ce monde clos. De Marguerite Duras à Michel Houellebecq, ou encore Alain Robbe-Grillet, qu’il se paie dès sa première chronique. En 1981, il quitte L’Express, après la démission de Jean-François Revel. Il rejoint le Matin de Paris, mais rentre au bercail quelques semaines plus tard avant d’émigrer au Point et de trouver asile au Nouvel’Obs. Puis d’entrer avec les honneurs à la tête du Figaro littéraire où il succède à Jean-Marie Rouart. C’est ce qu’il appelle lui-même « le jeu des quilles parisiennes ». Par la suite, Rinaldi se réfugie à Marianne, où ses papiers ne font plus grand bruit. Fini le temps où le monde de l’édition tremblait et se précipitait sur ses chroniques pour voir quel auteur était la cible de la semaine. Angelo Rinaldi ne fait plus peur à personne. Et abandonne la critique. L’heure de la retraite a sonné.

Aujourd’hui, il brille par sa solitude, qui ne l’a jamais quitté d’ailleurs. Il vit la nuit, écrit des romans qui expriment davantage d’amertume que de bonheur, dans son appartement du Marais, au milieu de ses deux chats, entre deux paquets de Craven A. Pas d’ordinateur, ni de téléphone portable. Un soir de janvier 2015, attablé au Balbuzard, son QG parisien à deux pas de la place de la République, il s’en amusait lui-même : « J’ai pris le maquis de façon définitive ».
Désormais, ses rares occasions de voir du monde sont à l’Académie française, où il se rend chaque jeudi avec assiduité. Il y fait son entrée en 2001. Sur une table de bistrot, Jean- François Revel lui avait dicté sa lettre de candidature. « Il faut dire que j’hésitais à faire ma demande, de peur d’être battu. Revel a prudemment posté la lettre, sinon je ne l’aurais peut- être jamais envoyée… », reconnaît l’auteur. Trois mois plus tard, il est adoubé.
Le 21 novembre 2002, Angelo Rinaldi fait son entrée sous la Coupole et hérite du fauteuil laissé vacant par la mort de José Cabanis. Dans son discours de réception parmi les Immortels, comme on s’aide d’une canne pour avancer, il emprunte une formule à Baudelaire et écrit « Si je me déterminais à solliciter vos suffrages que lorsque je m’en sentirais digne, je ne les solliciterais jamais ».
Là, il confie se remémorer ce jour où son père lui avait offert un dictionnaire. Il avait neuf ans. Aujourd’hui, c’est lui qui le fait. Comme une revanche sur la vie. Sur son enfance corse dont il semble garder de mauvais souvenirs. Dans son discours, toujours, il écrit : « Je viens d’une province où certains cherchent à mettre au dictionnaire non pas un bonnet rouge, mais une cagoule ». Difficile pour Angelo Rinaldi, même à l’Académie, de ne pas évoquer son île. En bien ou en mal d’ailleurs. Angelo Rinaldi n’aurait plus revu la Corse depuis vingt ans. Mais elle n’est jamais très loin. Au balbuzard, par exemple, où il retrouve une seconde famille et échange avec plaisir quelques mots de corse. Mais aussi dans ses romans, où il cultive une stratégie de l’ambiguïté dans un style littéraire troublant. Un peu proustien, parfois. Il écrit « là-bas » pour parler de cette île avec laquelle il semble vouloir garder une certaine distance.

Pour qualifier son écriture, Jacques Fusina la présente dans E sette chjappelle comme « zeppa è atturchjulata, una granitula di memoria chì s’avvutulieghja à tutti i prunacci di a zitellina di cità ». Sans doute refusée, voire niée, la Corse demeure néanmoins omniprésente dans le sous-texte de son œuvre. Comme s’il n’arrivait pas à l’oublier. Pourtant, depuis des années, d’aucuns l’affublent d’un costume qu’il ne mérite peut-être pas. Celui d’un pourfendeur d’une Corse qu’il aurait oubliée pour entrer dans le très restreint cercle académique. À la limite du complexe du colonisé, voire de la haine de soi. On lui reproche d’avoir choisi le combat pour la langue française, sous la Coupole, au détriment de sa langue maternelle. Celui qui couchait ses premières lignes dans le Muntese, aurait finalement tourné sa veste pour le papier glacé de L’Express ? La vérité se situe sans doute au-delà du mythe. Car Angelo Rinaldi n’oubliera jamais la Corse. Sans doute se méprise-t-il lui-même bien plus que cette île qu’il chérit de loin. Il le reconnaît d’ailleurs sans ambages : « Quand j’y rentrais pour les vacances, en sortant de l’avion j’avais ce sentiment irrationnel qu’ici il ne pouvait plus rien m’arriver ». Un retour en terre promise, donc ? Avec sa coutumière stratégie de l’ambiguïté, il esquive : « Il est toujours difficile de rentrer au cimetière. Maintenant que je suis à l’Académie, je ne peux pas sécher les cours. Et bien qu’Immortel, je ne le suis qu’à titre provisoire… »

 

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