« La vie nous a été donnée d’autorité » : une lecture de l’oeuvre de Claude Arnaud.

En proposant une lecture de trois oeuvres de Claude Arnaud, Kévin Petroni livre une réflexion sur le lien entre la vie et les textes. Claude Arnaud explique alors sa démarche d’auteur : rendre compte d’une existence qui refuse toute explication théorique, mais qui s’éprouve, se module et se forme au contact direct du monde. 

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Kévin Petroni: Je souhaitais citer cette phrase de vos Portraits crachés : « la vie nous a été donnée d’autorité » (P.XIV) afin d’évoquer avec vous le lien presque indissociable qui s’établit entre le sujet et l’auteur dans le portrait. Si je m’attarde sur cette citation, je la considèrerai dans son sens premier : il s’agit d’une manière de rendre compte de notre condition – nous sommes donnés dans le monde, agis sans pouvoir agir ; mais je peux également interpréter cette phrase dans le sens d’une démesure. Tout en se mettant à la place de Dieu, il s’agit d’indiquer combien la vie, notre existence biographique, prend sens par la façon de se dire au sein d’un texte dont je suis le responsable – l’auctor.

En ce sens, cette vie qui est donnée d’autorité rassemble tout un ensemble d’éléments, de particularités, qui fait signe vers un nom propre : la personne désignée par le portrait. Or cette définition de l’auteur, qui obéit à un cadre schématique, le responsable d’un texte, ne rend pas compte de cette ère du soupçon (P.XIII) concernant le sujet, ce soupçon qui est porté par le portrait en tant que représentation de soi : « Qui suis-je ? Et combien de « je » cohabitent en nous ? » Pour prendre en compte cette pluralité du sujet, cette incapacité à le définir, il faut percevoir la dimension profondément fonctionnelle de cette notion : il existe une pluralité de sujets dans la mesure où ces derniers appartiennent à une histoire, sont sans cesse à venir et se construisent à travers un discours dans lequel ils souhaitent rendre une image d’eux – l’ethos. Dès lors, s’il existe une pluralité de sujets, l’on comprendra que la question de la responsabilité du portrait revêt tout de suite un enjeu juridique problématique : peut-on m’imputer un texte dans lequel je ne me reconnais pas ? Si je suis Stendhal, peut-on me reconnaître sous le portrait de Henry Beyle ?

La réponse est bien sûr négative. Plus encore, l’on comprend combien la dimension générique du portrait sera soumise aux évolutions du sujet dans le temps : d’un genre aristocratique, associé à la galerie des portraits, c’est-à-dire à la mise en scène positive de soi afin de s’illustrer auprès des membres de la cour, vous montrez parfaitement comment l’on passe dans le moment démocratique à la « dissipation », moment au cours duquel l’inconscient ouvre la voie d’une surréalité, n’assurant plus au sujet sa pleine conscience de lui-même. Cela se traduit dans le portrait par une certaine forme de latence (P.XXII). Enfin, l’on n’oublie pas que le sujet, tout comme l’auteur, est une construction et qu’il a pour but de se donner une figure– de se dire, de se laisser dire, de faire dire, d’amener à dire etc. Le portrait sert alors à donner un cadre au moi, à lui donner ce que Paul Ricoeur nomme « une synthèse de l’hétérogène », même s’il faut convenir que cette synthèse est toujours placée sous le thème de la fictionnalisation de soi ; de la même façon, nous pouvons convenir avec Michel Foucault dans Qu’est-ce qu’un auteur ? que celui-ci n’est pas une personne, mais un principe de cohérence, un régulateur du sens lorsqu’il se veut « la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d’être singulier » (P.1267) – la rupture peut être perçue comme ce qui organise une structure de significations, mais elle peut aussi être évaluée comme un outil arbitraire. En ce sens, ce que montre cet ouvrage consacré au portrait, c’est la capacité de l’esprit à se bâtir des mondes, à créer du sens, à discerner et à fabriquer des discours qui permettent de mettre en œuvre un sujet capable de circuler dans la société ; mais en désignant le sujet, elle en révèle aussi les artifices, les subterfuges, les doutes – la figuration de ce « je » dont on peint toujours le passage.

Dès lors, je souhaitais vous demander si cette anthologie ne pouvait pas se lire comme une introduction à certaines de vos œuvres ? J’entends par là le fait que les oeuvres que j’ai eu le temps de lire, Qui dit Je en nous, Brèves saisons au paradis, témoignent de votre propre projet d’auteur : la volonté de réunir des textes tous susceptibles de décrire des moments de votre vie, voire des vies différentes, une vie sans cesse bouleversée par le vécu.

***

Claude Arnaud : Oui, ce livre est aussi, à travers les choix qu’il opère, les préférences et les goûts qu’il trahit, une sorte d’autoportrait en filigrane.

Il est organiquement lié à ma trilogie autobiographique, ( Je ne voulais pas être moi disant, pour finir, que j’avais essayé, à ma façon, d’être autre chose, en tout cas autrement, que ce que j’étais a priori, que j’ai voulu obtenir plus de moi que ce qui m’avait été a priori donné). Mais il fait aussi pièce à Qui dit je en nous?, l’essai dans lequel j’avais démonter les ressorts intimes de tant d’affabulateurs, d’imposteurs, et d’être réinventés .

Je suis intimement convaincu que la vie est à penser comme une co-création permanente, interactive et donc évolutive – et non une création ex-nihilo, un donné ou un acquis échappant au temps. Elle se fait en se défaisant, se construisant en redistribuant sans cesse ses cartes, et c’est la succession de ces mues, l’empilement de ces “alter” qui finit par donner corps à notre passage sur terre, non une essence que le temps ne ferait que fatiguer, rider ou épuiser.Un portrait n’est donc possible, à mes yeux, qu’en quatre dimensions, temps et perspective compris.

Une biographie – celle de Cocteau en tout premier lieu – n’est envisageable que si elle ambitionne de rassembler tous les êtres qui se seront succédé dans l’enveloppe corporelle du biographé.

Je cherche à esquisser une pensée de la vie qui ne serait pas théorique, mais au contraire, serait sans cesse confrontée à son altération par le vivant: d’où mon recours à des genres aussi divers que le roman, la biographie, l’essai, l’autobiographie -, afin de rendre le plus de facettes possibles de cette permanente altération.

 

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