Torrent d’Angelo Rinaldi, roman, Fayard , octobre 2016

 

par  Francis Beretti

 

9782213701745-001-T

Angelo Rinaldi a été reporter, chroniqueur, critique littéraire, et il est romancier. Ses oeuvres ont été récompensées par six prix . Il a été élu à l’Académie française en 2001. Ce palmarès qui respire la gloire, inspire l’humilité ; on ne trouvera donc ici que quelques passages, glanés de façon arbitraire, mais qui nous ont  paru assez significatifs. Torrent , publié en octobre 2016 par les éditions Fayard, est le dix-huitième roman de Rinaldi.

On le prendrait a priori pour un roman policier. On suit le personnage principal, François, qui revient dans son pays natal pour élucider un mystère, celui des circonstances réelles de la mort de son père, tué au cours d’une battue au sanglier.
S’agit-il vraiment d’un accident, ou d’un meurtre ? Et alors, qui est le coupable  ?
Il faut prendre le temps et la peine de se plonger dans les longues phrases ondoyantes du romancier, pour goûter tout l’éclat de son style. Rinaldi sait rendre l’atmosphère étouffante des petites villes “où dans chaque regard couve un jugement”, “Là où l’habitant d’une métropole mourrait dans l’indifférence de son voisin, de palier, la province , par une surveillance sans trêve du prochain, en remède à l’ennui, acquiert l’intuition de la différence, de l’anomalie, du changement, de la fêlure, s’enrage d’une supériorité, soit passagère, soit durable, dans un domaine quelconque, et s’irrite du bonheur” Il a le sens de la formule: “De quoi dépendait le cours d’une vie, quand on n’avait pas de vocation particulière, que l’on débarquait sans appuis dans une capitale? La ville où, si au départ on n’est pas déjà quelque chose, on risque de n’être jamais rien”. Son jugement du stylistique peut paraître cruel,mais à la réflexion, il est juste, quand il remarque “la part d’enflure inséparable de l’éloge funèbre, qui, de tous les genres, et où transparaît toujours la stupéfaction qu’un homme meure, est le plus faux”. La différence entre chat et chien? “Cette fixité du regard du chat qui, à l’inverse de celui du chien attentif au moindre détail, donne l’impression d’une pensée qui ne s’arrête à aucune contingence”.
Un exemple du rythme musical de la phrase: un de ses personnages “a la franchise de montrer une figure sans maquillage”, “ mais qui, somme toute, en supportait assez bien l’absence, comme si sous l’effet de l’émotion, fût réapparue la fraîcheur des premiers chagrins de la vie qui reviennent parfois dans les rêves”. On notera l’art de nous fairer partager l’angoisse du petit garçon qui entre en sixième, coupé de ses racines paysannes, jeté dans l’univers brutal de l’internat, et qui se réfugie dans la couette pour “pleurer en silence dans le gris et l’empois des draps de la lessive en bloc, pêle-mêle, mère, petite soeur, montagne, chants d’oiseaux, cabochons d’étoiles la nuit, le chevrette que l’on avait adoptée et que l’on ne mangerait pas, la maîtresse d’école qui apprenait à chanter “Les mimosas sont en or, l’hiver est fini”, et le chien de la maison qui avait couru jusqu’à son effondrement sur la chaussée, de la bave à la gueule, des hauteurs du village à l’embranchement de la route nationale, dans la plaine, derrière la voiture qui emmenait vers l’exil de l’internat préparant aux cruautés de la vie”. Rinaldi exerce son ironie sur le snob qui sirote la meilleure marque de whisky au salon de thé Babington’s “fragment du charme anglais au XIXe siècle”, Piazza di Spagna, à Rome; mais il fait aussi preuve de sensibilité en méditant sur le sort des animaux voués à un triste destin. Dans les maisons de granit construites à fleur de rocher, “les étables où soudain, meuglaient boeufs et vaches peut-être en proie à la détresse des bêtes qui pressentent l’abattoir au bruit du moteur d’un camion qui s’est rangé sur la route: et la montagne répercutait l’écho d’une douleur qui a commencé avec le monde”. Les croquis pittoresques foisonnent au fil du récit. Prenons-en un au hasard, qui fait penser à la sculpture du chien squelettique de Giacometti, quand les maraîchers se ménagaient une halte “sous l’arche du pont où le torrent aboutissait à une mare où des juments dont on en eût souvent compté les os, en s’y abreuvant, penchaient un col de cygne, les oreilles couchées en arrière”. Le bruit banal d’un moteur déclenche une association inattendue teintée d’un humour noir: “le grondement de camions dans le lointain, pareil au bourdon, à la fin d’un requiem,quand l’organiste, à tort ou à raison,croit apaiser encore le chagrin de l’assistance qui se disperse, et où au moins une personne cherche l’adresse d’un notaire” Justesse de l’observation, acuité du regard posé sur les êtres et les situations, lucidité de la réflexion, maîtrise de la langue, variété de ton, vivacité des souvenirs . Un aspect particulier, mais attachant, et qui, somme toute, pourrait être fondamental, du talent d’Angelo Rinaldi est le constat que dans son oeuvre, l’atmosphère de sa ville sa ville natale est perceptible, sans être jamais nommée. Bien sûr, l’histoire pourrait se dérouler dans dans un autre pays de la Méditerranée, mais certains détails paraissent caractéristiques. Les baignades dans les eaux du ”vieux quartier qui agglutinait ses maisons autour d’un fort à la Vauban” sont une allusion aux vieux port ou à l’anse de Figaghjola; Les séances animées des westerns, où le spectacle était aussi dans la salle, nous les avons connues dans les cinémas bastiais, le Régent, l’Eden, le Paris, quand les galopins croisant leurs copains qui avaient déjà vu le film, demandaient avec anxiété: “ more u giovanu ?”, c’est-à-dire, en termes plus académiques: “ à la fin de tant d’aventures dangereuses, le héros s’en tire-t-il ?”; on se souvient des jujubes vendus dans des cornets; du marchand de glaces en tricycle, qui pourrait être Gino Martinelli; le drame de l’accident d’avion, c’est celui du Renoso, qui a décimé l’équipe locale de basket. La question posée au départ de Torrent reste sans réponse, ce qui permet d’imaginer que cette trame policière n’est qu’un prétexte. Ne s’agirait-il pas au fond d’un questionnement existentiel, à l’image du tableau du peintre qui manie son pinceau “avec la lenteur du goupillon qui bénit un cercueil, et aussitôt formes ou personnages bien dessinés parfois basculaient dans l’atmosphère et l’arbitraire du rêve qui accorde parfois ce que la vie refuse, ou nous renvoie nos propres inquiétudes sous formes d’énigmes”? Une fois de plus Angelo Rinaldi nous démontre quelle riche source d’inspiration constitue le temps de l’enfance, revisité, et revivifié par la magie d’une écriture brillante. Déjà, en 1993, Claude-Michel Cluny, expert en la matière, puisqu’il était critique littéraire intransigeant, poète et ami de Rinaldi, avait eu l’intuition que le retour dans l’île par l’intercession de la littérature était la tentative réitérée de Rinaldi de régler son compte à son passé .

Vingt-quatre ans et neuf romans plus tard, il semble que Torrent confirme cette intuition. Et si la mort du père de François était une façon de “célébrer en silence la mort de l’enfance”, selon l’expression de Cluny ? Une indéfinissable sensation de mélancolie émane de ce superbe roman impressionniste, ce poignant “porte-à -porte au domicile des ombres”, ce ”récit envoûtant” , cet “univers de faits divers désordonnés mais captivants à condition d’y entrer”? Dans le pays d’où il vient, et dont l’évocation pourrait être, au moins en partie, celle de l’île, c’est sur un chemin escarpé, rocailleux, malaisé, que François met ses pas dans les pas du petit garçon qui le long de la berge, s’efforce de remonter à la source du torrent.

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