Des jours sans fin Sebastian Barry Impressions* par Jean-Marc Graziani

barry

Quittant l’Ireland ravagée par la famine, Thomas McNulty débarque en Amérique ébloui, à peine le pied posé sur le quai, par le trop de lumière de ce nouveau continent, mais s’efforçant malgré tout de garder les yeux grands ouverts pour mieux nous raconter. Avec John Cole, son premier ami ici-bas et son unique amour, ils vont traverser ces jeunes ÉtatsUnis comme deux vagabonds célestes remontent une gigantesque marelle, jusqu’au paradis.

Déboulés presque à poil dans ce roman, on s’arme rapidement du détachement des temps où la mort est partout. Tout juste quelques lignes et déjà la description de cadavres dans leur cercueil au fond trop fin ployant sous le poids des corps, leurs visages rasés de frais, plus beaux dans la mort qu’ils ne furent jamais. Le début de jours sans fin.
Sans fin, oui, car ici même la nuit ne saurait être une trêve, et les saisons défilent comme s’étire une journée rêvée, selon sa propre chronologie : heures d’orages, semaines de disette, mois de cache-cache avec les indiens. Mais on avance parce que survivre c’est encore ce qu’il y a de plus beau. On avance comme on tourne les pages, vers la prochaine colline, la prochaine cascade, au milieu d’un troupeau de bisons, sous les frondaisons des séquoias géants. De toute façon, on sait qu’on va mourir bientôt, alors autant en profiter : à s’en délaver les yeux. Ce n’est pas un livre ordinaire que celui-ci, c’est la neige de 86 revenue, c’est la fraicheur de l’enfance qui s’engouffre au-delà des trois couches préconisées : un frisson ; ce sont les souvenirs d’hier qui, soufflés comme du riz, explosent le tiroir où vous les aviez remisés : flashs de westerns ; bribes de dernières séances ; poudre toujours fumante de nos pistolets de carnaval… Deux cent cinquante-huit pages pour être à nouveau ce gosse explorant le monde, par procuration, en 4/3, surpris par la chaleur de l’alcool dans sa gorge, sa poitrine, découvrant l’exaltation de la bagarre, la liberté absolue de chier en plein air, le blanc, le noir, et toutes les nuances du gris.

J’ai vu les grandes plaines, je sais les raconter. C’est sur le fil que j’avance, la peur au ventre.
Deux phrases aléatoires et à la juxtaposition incongrue : comme un petit jeu dans ma tête, un mémento émotionnel qui aussitôt me replonge dans les pages, entre la beauté pure de ces paysages anciens scrutés par des yeux tout neufs (ceux qui, jusqu’alors, n’avaient connu que l’étroitesse et la crasse des rues de Sligo ) et cette poigne ferme qui vous tord le ventre au fur et à mesure que McNulty trouve quelque chose, au-delà même de la vie, qu’il regretterait de devoir perdre. Vivre, c’est peut-être cela, être constamment sur le fil, trouver l’équilibre précaire où l’on accepte sa mort tout en la redoutant pour de bon, de tout son corps.

Et toujours ces paysages grandioses, grandioses jusque dans leur laideur. On sent bien que l’homme n’y est que de passage, mais qu’il participe à la théâtralisation de tout : car la vie n’est qu’un théâtre. Et on se surprend à son tour de cette lucidité-là, cette conscience diffuse de se savoir sur scène. Alors, au lieu de se lamenter, on vit l’instant, pleinement, l’absurde rendant tout supportable, supportable et beau. Comme les mineurs fourbus de cette ville sans femmes venus remplir les carnets de bal de héros travestis, et attendant fébrilement leur danse.

Un grand livre, à lire et à relire, et qu’il faudra avoir terminé avant qu’il ne soit adapté au cinéma ** et que les images d’un autre viennent s’interposer entre ces mots et vous.

 

* Impressions, parce que la quatrième de couverture, déjà, en dit trop.
** Forcément, il le sera.
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