Connecting  world, par Pierre Lieutaud

Ses deux baskets étaient posées sur le tapis au pied du lit, comme deux petites autos garées l’une contre l’autre sur un parking  vide. Et lui, nu, assis au bord de son lit, engourdi de sommeil, il faisait bouger ses doigts de pieds en s’étonnant de la perfection de l’alignement de ces baskets, exactement perpendiculaires à son lit au milieu du fatras des vêtements balancés par terre à la va vite.…Quand il déciderait d’arrêter de pianoter l’air avec ses orteils blanchâtres, il y glisserait ses pieds dedans, doucement, sans effort, un petit délice. La vieille armoire grinça, il se dit que le bois refusait de mourir. Qui dirait un jour le supplice des arbres déguisés en armoire, en commodes ou en étagères ? Un frémissement parcourut les deux baskets, la brise du matin  passait sous la porte d’entrée, une vieille porte aux joints usés qui attendait qu’il la calfeutre…Il soupira, se laissa lentement glisser du lit en visant  les baskets et il se retrouva chaussé avec une précision parfaite. Bravo, se dit-il, et maintenant il faut me lever. Mais déjà, les baskets s’agitaient de petits tressautements et entrainaient ses pieds…Il les regarda s’ébrouer, étonné, se redressa, se leva et se campa tout droit.  Ses mains avaient quitté le rivage molletonné du lit et, tel un bateau qui largue les amarres, il avait mis le cap sur la cuisine qu’il n’arrivait pas à atteindre. Ses chaussures semblaient de plomb, si difficiles à décoller du sol qu’il pensa à un malaise, une baisse de tension qui lui donnait l’air stupide d’un paresseux, cet animal qui semble un film au ralenti…Et puis, brusquement, sans l’avoir décidé, il se dirigea vers la porte d’entrée. Pourquoi pas ? se dit-il, le parquet du vestibule est ciré, la marche sera bien plus facile, je vais m’aérer et tout ira mieux. Effectivement, une fois dehors, il sentit la vigueur revenir. Et aussitôt, sans prendre le temps de réfléchir, de regarder autour de lui, il traversa le jardin à grandes enjambées et se retrouva dans la rue. Ma foi, pourquoi pas, se dit-il encore, et il sourit en se disant que ces automatismes prenaient finalement son corps en charge bien mieux que lorsqu’il se lançait dans des réflexions qui n’en finissaient pas et d’où il ne sortait rien de bien pratique…

Deux joggeurs passèrent devant lui, il se mit dans leur sillage, sans réfléchir. Après quelques minutes, il s’aperçut qu’il était nu comme un ver. S’il croisait un agent, il se retrouverait au poste, recouvert d’une couverture sale et inculpé d’attentat à la pudeur. Avec toutes les peines du monde, il parvint à s’assoir sur un banc public et il recouvrit son sexe avec les pages d’un vieux journal plié sur le sol. Que se passait-il ? Un gros nuage passa et la pluie tomba. Ses baskets trempaient dans une flaque d’eau et tenaient ses pieds serrés l’un contre l‘autre, comme quand ils attendaient au pied du lit. Il n’eut pas le temps d’aller plus loin dans sa réflexion, ses pieds dansaient dans l’eau. Il se mit debout, les baskets l’entrainaient dans une danse sans musique, il était un Gene Kelly sans le son, vêtu d’une simple page trempée d’eau d’un vieux journal…Il dansait le long des rues sans pouvoir s’arrêter. En passant sous un tilleul, il entendit un grand éclat de rire…Assis dans la fourche d’une grosse branche, caché dans les feuillages, le diable tenait dans les mains un joystick qu’il faisait tourner dans tous les sens en ricanant.

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