Jean-Yves Acquaviva, Cent’anni, Centu mesi, Colonna Edizioni, lu par Nathalie Malpelli.

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La découverte du roman de Jean-Yves Acquaviva fut purement fortuite: une dédicace, un achat et puis l’ouvrage empilé sur une montagne de bouquins à lire. Je ne lis pas les textes en langue corse me considérant incapable d’en appréhender la finesse. Il y a eu donc dans cette lecture un enjeu qui dépasse la simple rencontre avec un texte et qui a sans doute à voir avec mon rapport avec la langue…

D’emblée ma curiosité a été attisée par le titre anaphorique qui dilue le récit dans une atemporalité qui empêche le lecteur de situer clairement l’époque du récit car dans ce dernier les pistes sont totalement brouillées: au départ, il n’y a pas de temps ensuite on pense au XIX ème siècle pour passer peut-être au début du XXème siècle et puis un anachronisme linguistique (page 61) nous perd complètement.  Cette indéfinition temporelle est accentuée par une narration interne. C’est un “je” qui se raconte et cela dès sa naissance. Le narrateur-personnage inscrit son récit dans une nature emblématique car elle s’impose au lecteur avec une force incontestable :”A ghjurnata era di e belle, caldetta cum’ellu ci vole, mancu un soffiu di ventu. A banda era spargugliata in u pratu à coglie fiurucci è arba fresca è eiu nant’à mio petra acellu. Indu issu mentre u patrone stracquatu, si ripusava. A più bella ghjurnata di a più bella stagione”. (Page 13). Il y a une forme de réjouissance de la part du narrateur qui goûte cette nature avec laquelle il est en totale harmonie. Dans ces premières pages, je crois que celui qui parle est un animal. Tout me le dit : son rapport au monde, sa relation avec celui qu’il appelle son maître et l’absence de paroles. Mais progressivement je découvre qu’il s’agit en fait d’un enfant sauvage et qu’à la mort de son père muet il devra aller vers les hommes. C’est une seconde naissance mais celle-ci sera un long apprentissage, une quête initiatique qui fait de ce texte un roman philosophique. Dans une langue poétique où s’installe souvent un rythme allitératif, où la rugosité de la langue corse exprime la violence de cette initiation aux hommes, le lecteur suit les pérégrinations de ce personnage. Traité comme un animal, il connaît les émois de l’amour avec Lena mais il ignore encore les codes des hommes. Aussi est-il confié à Petru figure tutélaire du récit qui le forme, lui enseigne ce que sont les hommes. Cela passera par l’apprentissage du langage qui inscrira notre personnage dans le camp des hommes: “Si chjamava Petru è fù ellu à aiutammi a compie a mio mutazione, u mio passeghju da cane à essare umanu. Mi fece u più bellu rigalu chi sia, quellu di a parolla”. (Page 25). L’appartenance à une identité celle de Lisandru sera une forme de reconnaissance.

Comme dans un apologue, le héros va être confronté à une série d’expériences qui vont le forger, le construire en quelque sorte. Avec Petru, il aura été initié à la vie humaine mais aussi à la mort. Ensuite, il devra faire face à ce qu’il y a de plus sombre dans notre humanité : la prison, la violence, la guerre…Kovalsky, notamment, incarne cet aspect du monde, d’ailleurs la description qui en est faite souligne la dimension négative de ce personnage : « Seccu è nudosu cum’è una ceppa scupina dissuchjata da u sole, chjucu è narbosu cum’è un cane tupaghju, chjocchirascatu, ochjineru ». (Page 61). L’amour est également au rendez-vous et dans l’évolution de Lisandru il prend d’autant plus de sens. En effet, Chjara constitue une sorte de contrepoint au personnage de Lena. Elle est aux antipodes de cette dernière : autant Lena renvoyait à un amour animal et primaire, autant Chjara est l’expression d’un amour humain sans doute plus policé.

Le dernier chapitre qui signifie littéralement à l’envers (à l’aringuarsciu) donne du sens et de la cohérence à tout le récit qui gagne en rigueur. C’est un retour aux sources avec le sentiment que tout a été dit. Lisandru sait à présent ce que sont les hommes et bien entendu qu’il faut taire la fin tant j’aimerais que vous alliez à cette lecture. Dans ce livre, il est question d’humanité. Oui, le propos est universel et pour cette raison il nous élève. N’est-ce pas là le rôle de la littérature…
                                                                                                 Nathalie Malpelli

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