La Gloire de mon père, une critique de Ludovic Baris

Ludovic Baris présente la nouvelle édition de La gloire de mon père de Marcel Pagnol publiée aux éditions de Fallois.

C’est donc à travers un travail sur le premier roman autobiographique de Marcel Pagnol, intitulé La gloire de mon père, que j’ai voulu présenter mon travail à l’association littéraire Musanostra, association corse, qui milite culturellement avec ardeur, afin de promouvoir la littérature sous tous ses aspects, toutes ses tournures, et toutes ses formes. Aussi bien au niveau porté à la connaissance, qu’à celui consacré à la création littéraire et artistique. Puisque dans le fond, qu’est-ce que la littérature si ce n’est avant tout un art de présenter un engagement ? Ou pour paraphraser Jean-Paul Sartre à la page 31 de son essai Qu’est-ce que la littérature ? : « La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne s’en puisse dire innocent. » Je tiens également à saluer avec enthousiasme et réjouissance la partie importante dédiée à la littérature d’expression corse (poème de Francescu Angeleri « U rè di l’alturaghja », Josiane Addis « Un’amicizia trà duie isule », invitations d’auteurs d’expression corse comme Marcu Biancarelli, Ghjuvanghjaseppiu Franchi…).

La gloire de mon père s’inscrit dans une série de quatre autres romans autobiographiques, intitulée Souvenirs d’enfance.

En 1957, les deux premiers romans : La gloire de mon père, et, Le château de ma mère. En 1960 paraît Le temps des secrets. Et enfin Le temps des amours sera édité en 1977 à titre posthume, puisque son auteur ayant disparu depuis 1974.

Il serait bon d’ajouter au préalable que deux tentatives de La gloire de mon père,  retrouvées dans les manuscrits de l’auteur, avait été opérées en 1931, et où les incipit donnaient :

  • 1ère tentative 1931 : « Je suis né dans la petite ville d’Aubagne, où l’on fabrique des tuiles si rouges qu’on en pourrait coiffer les toits de Suède un seul toit de Suède. »
  • 2nde tentative 1931 : « Je suis né dans la ville d’Aubagne, au pied d’une montagne bleue, le Garlaban, couronné de chèvres. Les tuiles des toits sont si rouges que si la terre n’était pas ronde, vous pourriez les voir de Stockholm. »
  • Résultat final 1957 : « Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers. Garlaban, c’est une énorme tour de roches bleues, plantée au bord du Plan de l’Aigle, cet immense plateau rocheux qui domine la verte vallée de l’Huveaune. »

Marcel Pagnol dévoile dès son avant-propos, son innovation dans le domaine de  l’écriture en prose ; c’est bien évidemment sans compter « quelques modestes essais » se plait-il a rappeler. En effet, l’auteur avait déjà publié en 1920 une nouvelle dans Fortunio : « revue littéraire, artistique et théâtrale », fondée en 1913 à Marseille, avec ses amis et anciens camarades de khâgne, tels que le futur lauréat du Grand prix du roman de l’Académie française en 1959 : Gabriel Aubarède ; et le futur poète et écrivain Jean Ballard, avant que ce dernier ne reprenne la revue en 1925 et ne la renomme Cahiers du sud.

Son premier roman, intitulé La fille aux yeux sombres, écrit à Marseille en 1921 pour Fortunio, mais édité à Paris, chez Julliard en 1984. Se présente sous la forme d’un « feuilleton « élastique » destiné à remplir les « blancs » laissés par les collaborateurs défaillants. » » L’action se déroule dans le Marseille du début du XXe siècle, avec trois amis : Louis-Irénée Peluque, gardien de jardin zoologique ; Félix-Antoine Grasset, poète, philosophe tirant longuement sur sa pipe ; et Jacques Panier, qui a trouvé un travail approximatif chez un éditeur. Marcel Pagnol nous conte l’histoire des amours de Jacques Panier. Dans ce roman, l’auteur nous invite à approfondir notre raisonnement sur la question suivante : l’amour serait-il un piège tendu par le génie de l’Espèce dans le but de se perpétuer ? C’est en tout cas se que pensent les trois personnages principaux. Mais seront-ils du même avis lorsqu’une petite fille aux yeux sombres, discrète, silencieuse et timide, passe tous les jours à la même heure ? Quelle faculté peut être la plus forte entre la passion et la raison ?

Pour revenir à l’avant-propos du roman présenté, il confesse que sa plus grande frayeur est la position qu’adopte le romancier, ainsi que celle du moraliste. Marcel Pagnol se veut, dans la réalisation de ce roman d’une objectivité absolue, non à un point tel de parler de lui à la troisième personne du singulier comme Jules César en son temps, ou encore comme l’acteur Alain Delon pour être dans la contemporanéité, mais ce qu’il avoue, traduisant un recul suffisant, est que le personnage dont il parle, le principal, n’est pas lui. Mais l’enfant qu’il n’est plus.

L’auteur nous relate ainsi la première partie de sa vie entre Aubagne les trois premières années de sa vie, Marseille et les promenades au parc Borély les jeudis et dimanches avec sa tante Rose, les vacances d’été dans la maison de campagne « La Bastide Neuve », la partie de chasse de la perdrix bartavelle…

Marcel Pagnol est né le 28 février 1895 à Aubagne. Ces ancêtres étaient armuriers, artificiers, cartonniers… son grand-père, étant tailleur de pierre, n’aimait aucunement les maçons : « Un maçon, c’est un noyeur de pierres, et il les cache parce qu’il n’a pas su les tailler. » Nous pouvons comprendre dès les premières lignes du roman que l’histoire qui nous est racontée, est celle d’une parfaite ascension sociale après bien des sacrifices de la part du grand-père, n’ayant reçu aucune instruction sommaire, souffrant d’une suffisance stricte à la faculté de lire et à signer de son nom. Il se saigna aux quatre veines toute sa vie, et c’est ainsi que son père, Joseph, devint instituteur à l’âge de vingt ans. Un enseignement où, l’anticléricalisme était de rigueur, ainsi nous pouvons lire à la page 15  : « On racontait aux normaliens que l’Eglise n’avait jamais été rien d’autre qu’un instrument d’oppression, et que le but et la tâche des prêtres, c’était de nouer sur les yeux du peuple le noir bandeau de l’ignorance, tout en lui chantant des fables, infernales ou paradisiaques. » Ainsi l’apprentissage de l’Homme à l’image du « bon-citoyen », voir du « bon électeur » est le parfait reflet de la philosophie éducative sous la IIIe République, par la volonté du ministre de l’Instruction publique d’alors, monsieur Jules Ferry (4 février 1879-23 septembre 1880); nous pouvons lire dans le journal Les Echos du mardi 7 septembre 2004, dans un article intitulé : « L’école depuis Jules Ferry », rédigé sous la plume de Michèle Lécluse : « Il s’agit avant tout d’enseigner la morale et l’éducation civique pour former des patriotes et des républicains. A cette époque, faire adhérer à la République est un engagement politique très fort, car les pères de famille viennent tout juste de donner une majorité républicaine à la IIIe République. »

L’écrivain Octave Mirbeau, aura un discours radicalement différent, sous la forme d’un pamphlet : « La grève des électeurs » rédigé dans Le Figaro du 28 novembre 1888, appelant à l’abstention, nous lisons : « Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou (…)  Je te l’ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève. »

Nous pouvons dire que cette autobiographie laisse le lecteur s’embarquer à travers la douce mélodie aquatique des fontaines à l’heure de l’apéritif, sous un soleil radieux, après une partie de pétanque donnée devant la terrasse d’un café, au chant strident et monotone des cigales symbolisant à merveille cette très belle région provençale. Un véritable cliché, voir une carte postale.

Pour conclure ici mes propos, j’ai choisi comme extrait du roman, la séquence où Joseph Pagnol découvre, en classe, alors qu’il tenait un cours, que son fils, beaucoup plus jeune que les élèves de la classe, sait lire ; un moment d’anthologie, un classique de la littérature française et provençale, que nous nous remémorons toujours avec plaisirs.

« Un beau matin, ma mère me déposa à ma place, et sortit sans mot dire, pendant qu’il écrivait magnifiquement sur le tableau : « La maman a puni son petit garçon qui n’était pas sage. »

Tandis qu’il arrondissait un admirable point final, je criai : « Non ! Ce n’est pas vrai!»

Mon père se retourna soudain, me regarda stupéfait, et s’écria : « Qu’est-ce que tu dis?»

– Maman ne m’a pas puni ! Tu n’as pas bien écrit !

Il s’avança vers moi :

– Qui t’a dit qu’on t’avait puni ?

– C’est écrit.

La surprise lui coupa la parole un moment.

– Voyons, voyons, dit-il enfin, est-ce que tu sais lire ?

– Oui.

– Voyons, voyons… répétait-il.

Il dirigea la pointe d’un bambou vers le tableau noir.

– Eh bien, lis.

– Je lus la phrase à haute voix.

– Alors, il alla prendre un abécédaire, et je lus sans difficulté plusieurs pages…

Je crois qu’il a eut ce jour-là la plus grande joie, la plus grande fierté de sa vie.

PAGNOL Marcel, La gloire de mon père, Editions de Fallois, 2000, pp31-32.

Sources

 

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